FAN FICTIONS
 

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DISTORSIONS

 

 

- Alors quoi, maintenant ?
- Maintenant... vous le savez, c'est vous qui décidez. Mais vous avez toujours décidé...
- Non, ça n'a jamais été moi. Sinon, je serais rentré depuis bien longtemps !
- En êtes vous sûr ?
- Comment voulez vous que je sois sûr de quoi que ce soit !

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

- Toujours rien ?
- Non madame, mais ce n'est qu'une question de temps. Vous savez que dès qu' Alpha aura détecté le Docteur Beck...
- Je sais tout ça Edouard, je sais. Cette machine me tape sur les nerfs !
- Docteur Elesee, vous ne devriez pas... à voix haute... lui chuchote-t-il.
Mais Donna est particulièrement à cran aujourd'hui, raz-le-bol.
- Et bien au lieu de passer son temps à nous espionner, elle ferait mieux de retrouver mon mari ! C'est trop lui demander ?
Edouard St Jones reste immobile face à elle, ne sachant que dire.
- Docteur Elesee, je comprends votre émoi, répond une voix suave sortie de nulle part, mais cela ne fait qu'une semaine, vous ne devriez pas vous mettre dans des états...
- Qu'est ce que je disais, renchérit cyniquement Donna en tournant les talons.

San Diego, Californie

Un nouveau jour se lève pour l'Amiral Calavicci : un cigare, le journal du matin qu'il a récupéré sur le pas de la porte, un café bien noir, le tout dans son peignoir le plus molletonné assis dans son fauteuil le plus confortable... Tel est le rituel quotidien, quel que soit le jour, le temps ou le mois de l'année.
Albert a tout pour être heureux : une femme formidable, quatre superbes enfants, que des filles, qui ont grandi si vite, c'est à peine croyable ! L'ainée s'est marié l'année dernière, et il y a une semaine de cela, il apprenait qu'il serait grand-père d'ici quelques mois ! Que demander de plus ? L'orphelinat et la guerre ne lui ont pas fait de cadeaux, mais plutôt que de haïr la vie il s'est toujours battu, il n'a jamais cessé de croire... et tous ses efforts ont fini par payer. L'Amiral a pris congé de l'armée, une retraite paisible et méritée après toutes ces années de bons et loyaux services rendus pour son pays. Pourtant, il y pense sans arrêt : ça ne tenait pas à grand chose et son existence aurait pu être bien différente. La vérité ? La vérité c'est qu'il s'ennuit. Il est sur la touche et il s'ennuit.

***

- La vérité c'est que vous jouez avec moi comme un chat avec sa pelote de laine ! Vous me laissez croire que je peux partir quand je veux, que j'ai le choix. Mais je n'y crois pas. Vous savez ce que je crois ? Jamais, jamais vous ne me laisserez rentrer chez moi !
- Votre vie vous appartient, je n'ai nullement le pouvoir que vous prétendez...
- Ma vie, mais quelle vie ?! Ma vie je ne l'entrevois qu'entre deux missions quand mes souvenirs me reviennent, quand je me rappelle que j'ai une femme qui m'attend en vain et une fille qui ne connaîtra jamais son père ! A peine le temps de m'en souvenir que j'ai déjà tout oublié et que je repars. Je n'ai jamais rien voulu de tout ça !
- Il est temps Sam... Prenez votre décision.
- Je n'y crois pas.
- C'est bien là le problème...

Station orbitale Mir, 25 juin 1997

- Tsibliev à Centre de Contrôle, arrimage dans une minute. Vitesse d'aproche : 10 mètres par seconde. Paré pour la manoeuvre.
Sanglé sur son siège au coeur de la station orbitale à 4 000 kilomètres au dessus de la Terre, le Commandant Vassili Tsibliev a l'oeil rivé sur le moniteur de contrôle. Sur l'écran, l'image du cargo Progress qu'il téléguide en mode manuel grossit de plus en plus au fur à mesure de son approche. Sept tonnes de ferraille qu'il doit freiner et contrôler. Un joystick rudimentaire à la main, le Commandant est en nage. Il fait si chaud dans cette partie confinée de la station. Le taux d'humidité est si élevé que les parois ruissellent. Mais il est concentré et ses doigts ne tremblent pas.
- Tsibliev à Centre de Contrôle, vitesse d'aproche : 7 m par seconde. Cible à 300 mètres. Je continue d'augmenter la puissance des rétro-fusées... 200 mètres. Commandes manuelles OK.
Le vaisseau de ravitaillement est tout proche, difficile de l'apréhender maintenant qu'il emplit presque l'écran. Tsibliev sait qu'il manque d'entrainement pour cette opération, pour cet exercice justement, mais il n'a pas droit à l'erreur, il n'est pas dans un simulateur. Soudain, il perd le contrôle, le cargo qui obstruait le moniteur n'est plus là ! De son poste Vassili n'a aucune vue sur l'exterieur, son seul appui est cet écran, cet écran vide qui le nargue désormais.
- Sasha, hurle-t-il, est ce que tu le vois ?!
L'ingénieur de bord se précipite vers le hublot le plus proche, mais se mouvoir ainsi en apesanteur n'est pas évident.
Le commandant poursuit son freinage en aveugle. Si choc il doit y avoir, autant le réduire au maximum.
- Moscou, Moscou ! J'ai perdu le Progress ! Je répète, le Progress n'est plus dans le champ de vision, impossible de rétablir l'alignement.
- Oh non, s'écrit Sasha.
- Tu le vois, tu le vois ?! répond le Commandant presque hystérique.
Sasha a le nez sur le hublot, droit devant lui le vaisseau silencieux passe au ras du compartiment principal de la station à une vitesse plus qu'inquiétante. Il se dirige tout droit vers le module Spektr, la collision est inévitable.

***

Sam ouvre les yeux en priant pour être enfin chez lui, comme chaque fois qu'il ouvre les yeux après un nouveau saut. Son coeur bondit dans sa poitrine quand il aperçoit cet étroit couloir blanc qui lui fait face... Serait-ce enfin possible ? Il esquisse un pas mais ne touche que de l'air... Il regarde ses pieds et s'aperçoit qu'il flotte dans le vide. A peine le temps d'essayer de se retourner qu'une vibration dantesque emplit l'espace, une vibration silencieuse à vous glacer le sang. Sam mouline des bras tant bien que mal pour remonter le corridor. C'est sûrement un cauchemar, se répète-t-il. Mais le cauchemar ne fait que commencer : son regard croise enfin une ouverture circulaire, et là, il contemple incrédule la planète Terre, droit devant, ronde comme un ballon de basket.
- Oh bravo !

Centre de Contrôle spatial de Koroliov, banlieue de Moscou

Les ingénieurs et techniciens de la base regardent atterrés la scène qui se déroule sous leurs yeux et sur laquelle ils n'ont aucune prise. Le cargo Progress M-34 qui devait s'amarer à la station Mir lors d'un exercice d'approche en mode manuel a complètement perdu le cap. Résonnant jusqu'à eux, la voix pleine de panique du Commandant de bord ne fait que rajouter au surréalisme de la situation. Le Progress frôle Mir, remontant la station sur toute sa longueur et vient percuter de plein fouet le laboratoire Spektr avant de rebondir sur un des ses quatre panneaux solaires, arraché. Les voyants s'allument de toute part, la station est touchée. La pression chute et sous l'effet du choc Mir commence à tournoyer, perdant son alignement avec le soleil. A Koroliov, c'est l'alerte maximum.

Station orbitale Mir

Sam est toujours collé à son carreau, incapable de bouger, incapable d'y croire surtout, quand un type déboule droit sur lui, tel un nageur rejoignant la surface. Cette présence humaine le soulage fortement : au moins s'il ne rêve pas, il n'est pas tout seul ! L'homme constatant l'état d'hébétitude de Sam, l'attrape par le bras et le pousse en avant.
- Vite, Spektr est touché, j'ai besoin de toi. C'est pas le moment de flancher !
Mais, ce gars là me parle en russe, pense Sam tandis qu'il tente de suivre à grand mal son compagnon d'infortune. Je comprends le russe moi ?!
Les deux hommes continuent de remonter le boyau jusqu'à une intersection circulaire. Virage à gauche toute... à moins que ce ne soit le haut, ou bien le bas ? Sam ne sait plus où il est, il flotte et n'a plus aucun repère dans cet espace tridimensionnel. Plus ils avancent et plus l'air se raréfie. Au milieu de ce nouveau couloir, le russe s'arrête, ouvre un compartiment et en sort une combinaison spatiale qu'il tend à Sam. Sam la regarde, et sans savoir pourquoi, deux mots lui viennent à l'esprit : " Capitaine Galaxie ".
- Eh, l'amerloc, on se réveille là !
Bien. Je suis donc américain... déjà un indice !
Sam attrape la tenue tout en se demandant comment un truc pareil peut s'enfiler.
- Je n'aime pas qu'on m'appelle comme ça, " l'amerloc ", renchérit il en russe histoire de glaner plus d'informations.
- C'est pas vraiment le moment d'être susceptible Mister Michael Foale, maugrée le russe avec un accent écorché.

Engoncés dans leur lourde combinaison, les deux hommes se déplacent désormais à grand peine jusqu'à la pièce censée faire l'objet de leurs attentions. Sam met tout en oeuvre pour ne pas céder à la panique, mais la tête enfoncée sous ce casque, il ne se sent vraiment pas bien. Ici tout est sans dessus dessous, un vrai capharnaüm flottant ! Un sac de couchage passe sous son nez et voyant l'écusson de la Nasa qui le recouvre, Sam comprend qu'il s'agit de son lit !
- Sasha à Vassili, je suis dans Spektr avec Foale.
Quelques crachotis dans la radio.
- Comment ça se présente là haut ?
Sasha désigne d'un doigt résigné le baromètre numérique apposé sur une des parois.
- La pression a chuté à 60 % Commandant, je ne sais pas où le module est percé, mais il l'est bel et bien.
Nouveaux crachotis dans le récepteur.
- Bien, fermez le sas et rejoignez moi, cette station est une vraie toupie !
Sam et Sacha entreprennent donc d'isoler aussitôt le module scientifique du reste de la station, mais quelque chose bloque la fermeture du sas... des câbles électriques ! Quel petit malin de concepteur a bien pu avoir l'idée de placer des câbles à un endroit pareil !
Sasha et Sam se regardent. Pas vraiment le moment de tergiverser. Il faut agir et vite. La pression continue de chuter à vitesse grand V et si la dépressurisation venait à gagner l'ensemble du complexe, il n'y aurait plus d'autre solution que l'évacuation. Sam attrape un des câbles et tire autant qu'il peut pour l'arracher, mais l'adversaire est coriace. Sasha lui prête main forte mais rien à faire.
- Il n'y aurait pas quelque chose comme une tenaille dans ce vaisseau par hasard ?
Sasha pousse sur ses pieds et s'envole un peu plus loin, jusqu'à un compartiment dont il attrape la poignée pour s'arrêter. Il fouille à l'intérieur et revient quelques instants plus tard avec deux grosses pinces.
- Le budget est mince ces derniers temps camarade, mais quand même !
Le Docteur Beckett et l'ingénieur de bord enfin armés s'attaquent à cette pieuvre de fer sans aucune pitié. Des câbles encore alimentés jaillissent des étincelles qui vont mourir sur leurs mains gantées. Ils pincent, coupent et coupent encore. La lumière s'éteint brusquement puis revient faiblement.
- Je crois qu'on peut dire adieu aux panneaux solaires de Spektr, se désole Sasha le souffle court.
Sam regarde les câbles décapités qui flottent autour d'eux et n'est pas rassuré de comprendre qu'ils viennent tout bonnement de se séparer d'une bonne partie de l'alimentation électrique de la station.
- Et qu'est ce qu'il se passe maintenant ?
- Maintenant ? On ferme cette satanée porte et on rejoint le Commandant pour aviser.

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

- Entrez !
Bedonnant et la démarche plutôt mal assurée pour un des plus hauts responsables sur le Projet Quantum, Gushie pénètre dans les quartiers de Donna Beckett.
Un canapé posé sur une moquette crème, une table basse jonchée de notes et où s'entassent quelques verres vides, le tout pourrait bien ressembler à un vrai salon de n'importe quelle ville si ce n'était ces murs blancs aseptisés et nus, sans décoration, comme pour rappeler l'absence de l'essentiel. Le seul moyen qu'ait trouvé Donna pour combler la privation de son mari est le désordre : elle ne range jamais pour ne pas avoir à affronter le vide. La veste en jean de Sam est toujours sur la chaise là bas, dans le coin, comme s'il venait de sortir. Elle la touche de temps en temps, la caresse du bout des doigts, mais jamais ne la déplace.
- Donna, je viens juste te dire que le nouveau transmuté est " arrivé ".
- C'est pas trop tôt. On sait de qui il s'agit ?
- Pas encore, Verbeena est avec lui et tente de le calmer, comme d'habitude...
- Bien. Alpha a repéré Sam ?
- Il semblerait qu'elle ait un peu de mal à le localiser, continue t-il hésitant. Elle pense qu'il n'est pas sur notre territoire et cherche en Europe pour l'instant. C'est une question d'heures tout au plus...
- D'heures ? Il n'y a pas de raison que cela soit si long : quand il s'est transmuté en Egypte ou en Angleterre, on a pu le centrer très vite... Gushie, est ce qu'il y a un problème ? Pourquoi Saint Jones n'essaye t -il pas de se mettre directement en phase avec lui dans la chambre d'induction ?
Gushie se dandine sur un pied, mal à l'aise.
- C'est ce qu'il a fait mais... il n'arrive pas à obtenir le contact pour l'instant.
- Pas de contact ? Comment est-ce possible ? A la limite je peux comprendre que Sam ne puisse pas le voir ou l'entendre mais l'inverse...
- Je ne sais pas, c'est comme si d'une manière ou d'une autre il refusait le contact direct avec lui. Mais dès que Alpha l'aura précisément localisé, on pourra faire le forcing. C'est peut-être juste une question de réglage d'ondes cérébrales, ce ne serait pas la première fois qu'on a ce genre de perturbations...
Donna se frotte la tempe nerveusement. Il y a quelque chose qui cloche, elle ne sait pas quoi mais son instinct ne la trompe que très rarement. Dans l'intervalle de ce dernier saut, Donna s'est retrouvée comme désorientée et à fleur de peau. Cela arrive parfois très brièvement lorsque Sam, en accomplissant ses missions, modifie l'histoire du projet Quantum lui même. C'est toujours une vague impression, presque imperceptible, disparaissant le temps que les choses reprennent leur cours, dans une nouvelle configuration. Mais cette fois, la sensation persiste. Sam, elle pourrait le jurer, a vraiment changé quelque chose, quelque chose d'important.

Station orbitale Mir

" Depuis le temps que je voyage, plus rien ne devrait me surprendre. Je veux dire, combien de fois ai-je déjà débarqué au beau milieu de situations on ne peut plus critiques qui nécessitaient d'être dedans à l'instant même où j'ouvrais les yeux : des feux nourris de mitraillettes dans les marécages du Viet-Nam, une chaise électrique qui avait bien failli par avoir raison de ma pauvre carcasse avant même que j'ai pu dire " ouf ", d'autres fusillades, et même des gnons en pleine tête pour accueil au centre d'un ring endiablé... Chaque fois, on croit être blindé pour le prochain round... mais c'est faux : il y a toujours pire ! "

***

A peine une heure que Sam Beckett était à bord de la station russe et tout s'enchainait si vite qu'il n'avait pas encore vraiment eu le temps de réaliser ce qu'il lui arrivait. Après la collision et la menace d'être asphyxiés, il avait rejoint le Commandant Tsibliev accompagné de Sasha et les nouvelles qui leur avaient alors été contées n'étaient pas franchement des meilleures. De manière très perceptible, la station avait perdu en quelques heures tout son potentiel énergétique à bord, faute d'être orientée convenablement vers le soleil. Les girodynes automatiques dont le rôle était justement de retrouver cet alignement avec l'astre, en manque d'électricité, commençaient sérieusement à dérailler et la station continuait à tournoyer hiératiquement sur elle même. C'est comme si quelqu'un l'avait enfermé dans un shaker à cocktail ! Mais au moins, il avait toute légitimité désormais de ne pas savoir où se trouvait le haut par rapport au bas et la droite par rapport à sa gauche ! Ses deux compères étaient tout aussi perdus sur ce point là. Pour ajouter à l'ambiance, la station était tombée dans la pénombre en moins de deux heures, ce qui, sans compter l'impesanteur, n'arrangait rien pour pouvoir se déplacer correctement dans un environnement encore inconnu. De temps en temps, lorsque les panneaux solaires de la station se retrouvaient presque par hasard perpendiculairement au soleil, les voyants des tableaux de bords se rallumaient ça et là, mais cela ne durait guère. Tel était le principal souci qui occupait durablement l'équipage : trouver la solution pour remettre leur habitacle dans le bon axe. Le commandant avait pris place aux commandes du vaisseau Soyouz, celui-là même qui pouvait les ramener sur Terre si les choses s'agravaient encore plus, et tandis que Alexander Sasha Lazutkin et Samuel Beckett couraient sans relâche d'un hublot à l'autre pour repérer ce soleil farceur qui jouait constamment à cache cache, Tsibliev tentait au moyen des propulseurs de la navette de positionner la station correctement. Un manège infernal et épuisant mais qui avait au moins l'avantage d'être assez ludique pour occuper l'esprit du pauvre Sam. D'ailleurs à ce jeu, il était plutôt doué par rapport à l'ingénieur de bord : ses connaissances en astronomie et en physique qui, par chance, ne lui faisaient pas défaut aujourd'hui, lui permettaient de calculer les angles de dérives rien qu'en observant le positionnement des étoiles au dehors, tandis qu' un oeil fermé et le pouce en avant lui indiquaient apréciablement la vitesse de leur rotation selon la rapidité que mettaient les étoiles à défiler derrière son pouce... Mais avec les puissants panneaux solaires de Spektr hors jeu, les trois dont les branchements avaient dû être sectionné à l'entrée du sas et le quatrième qui avait été torpillé par le Progress, l'énergie à bord ne pourrait plus désormais franchir le cap des 60 %, tout au plus, avec les six panneaux restants... Ce n'était donc pas la panacée à bord et le Centre de Contrôle leur avait intimé de débrancher tout ce qui n'était pas expressément utile.

***

Après plusieurs heures sous ce rythme infernal, les trois spationautes bénéficiaient enfin d'un peu de répit. La situation semblait se stabiliser quelque peu. Fourbus mais encore sous l'emprise de l'adrénaline, c'est dans un silence grave qu'ils avaient pris leur repas au sein du module principal. Sam avait été étonné de voir qu'il y avait à bord un frigo et un four, pas de quoi faire de la grande cuisine mais tout de même, il n'y avait pas que des sachets lyophilisés comme il se le serait imaginé.
Maintenant que la pression retombait, que la tempête refluait, il commençait à ressentir ce qu'il prit d'abord comme le contre choc. Ne se sentant pas très bien, il ne put pas avaler grand chose, non qu'il n'ait pas faim...
Sasha se porta volontaire pour le premier tour de garde et proposa sa couche à Sam qui n'avait plus de quoi de dormir vu que Foale avait élu domicile dans le module Spektr. Le module Spectrk, c'était en quelque sorte le territoire américain de la station orbitale. Les deux soviétiques devaient sans doute croire le Foale qu'ils voyaient bien flegmatique pour relativiser ainsi la perte de toutes ses affaires personnelles, ses documents de travail, ses notes... Mais Sam n'était pas Foale et tout ce qu'il voulait pour l'instant c'était se reposer.

Station orbitale Mir, 26 juin 1997

- Michael, eh oh, Michael.
Sam ouvre un oeil et le referme aussitôt. Il a la nausée. Tout tangue autour de lui, c'est insupportable, mais quand il ouvre les yeux... c'est pire !
Sasha le secoue un peu et lui demande si ça va. Sam essaye de lui répondre mais rien que d'ouvrir la bouche et il a l'impression qu'il va vomir. Cela fait deux heures qu'il est prostré ainsi sans pouvoir faire le moindre mouvement, sans pouvoir dormir non plus. Dans la cabine d'en face, Vassili se lève pour venir voir ce qu'il se passe.
- Je crois que notre ami n'est pas prêt pour son tour de garde, plaisante-t-il. Prends donc mon lit Sasha, je vais le remplacer en attendant qu'il aille mieux.
- Mir, ça veut dire paix, marmonne Sam.
Sasha et Vassili se regardent et ne peuvent s'empêcher de sourire.
- Voilà qu'il délire maintenant, on devrait peut-être prévenir la base ?
- Non, renchérit le Commandant, ça va passer, ça passe toujours... Laissons le.

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

Donna sort à l'instant d'un entretien avec le Docteur Verbeena Beeks et elle n'est pas vraiment rassurée : leur hôte s'est présenté comme un astronaute de la Nasa, Michael Foale, ce qui n'a d'ailleurs pas été long a vérifier compte tenu de ses états de service ! L'idée de savoir son mari à des kilomètres d'altitude dans une base confinée la tourmente. Fort de leurs nouvelles informations, la date et le lieu exact où le Docteur Beckett avait sauté, Saint Jones s'est immédiatement rendu dans le caisson holographique pour établir le contact avec lui. Mais cette fois encore rien à faire : il ressort quelque peu démoralisé. Tout ceci est incompréhensible. S'ils ont déjà par le passé eu des problèmes à maintenir la liaison avec Sam, il y avait toujours une raison à cela. Aujourd'hui, il y a en a bien évidement une... mais laquelle ? Alpha compulse désormais les archives du RKA, l'agence spatiale russe, en quête du moindre indice susceptible de les aider. Et à force de chercher, le super ordinateur fini par trouver.
- Ce que vous allez entendre est une liaison radio satellite émise le 26 juin 1997 à 4h12, heure locale, entre la station Mir et le contrôle spatial de Koroliov. Les deux intervenants sont Michael Foale et son responsable médical sur la mission.
Donna, Gushie, Verbeena et Saint Jones, alignés devant le pupitre multicolore de la salle des commandes du projet Quantum sont tout ouïe, le regard rivé vers la demi sphère bleutée suspendue au dessus de leur tête, le coeur d'Alpha.

Une voix chevrotante :
- Al ! Où es tu ? Al ! Al, j'ai besoin de toi !
L'autre voix, pas très réveillée selon toute apparence :
- Lieutenant Foale, le contrôle m'a prévenu que vous émettiez sur la radio depuis dix minutes... qu'est ce qu'il se passe ?
- Je, je ne suis pas lieutenant et je ne suis pas Foale, j'ai besoin de Al !

Donna tressaille.

Station Orbitale Mir

Sam est complètement paniqué, désorienté, en proie à un vertige qui lui vrille la tête. Il a laissé flotter son corps fiévreux jusqu'à l'émetteur de la station et ne veut plus lâcher le bouton. Il ne contrôle plus rien.
- Je, je ne suis pas lieutenant et je ne suis pas Foale, j'ai besoin de Al !
Pas de réponse.
- Où est-il ? Dites le moi !
- Lieutenant, répond la voix le plus calmement possible, vous ne semblez pas être dans votre état normal...
- Al, s'écrie Sam de plus belle, saturant le micro. Al, Al !
- Je vous en prie, détendez vous et dites moi plutôt qui est ce Al.
Il s'entretient avec Sam comme on parlerait à un enfant de cinq ans. Sam ferme les yeux et essaye de respirer calmement. Il sent qu'il va encore vomir.
- C'est mon hologramme. Albert. Il devrait être là !
- Votre hologramme répond la voix perplexe.
- Oui, il faut qu'il m'aide, lui saura, il a été astronaute. Ecoutez, dites à Ziggy...
Plus rien et soudain :
- Ici le Commandant Tsibliev à contrôle.
- Commandant, mais qu'est ce qu'il se passe là haut ?
- Moi et Sasha être obligés piqûre donner au Lieutenant Foale : malade. Comprenez ?
- Oui, je comprends, quel est son état ?
- Moi penser juste besoin gros repos, quelques heures. Mieux demain. Pas inquiéter vous pour le moment.
- Très bien, répond le médecin, quand il se réveillera donnez lui une bonne dose de scopdex, son mal de l'espace me semble tout de même assez violent... Tenez moi au courant.
- Da.

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

Alpha s'est tu. Sur sa surface lisse et ronde se reflètent comme déformées les bouches grandes ouvertes du quatuor qui l'entoure. Le premier à réagir est bien évidement Saint Jones :
- Qu'est ce que c'est que cette histoire ?! Je ne m'appelle pas Al !
- C'est insensé, répond Gushie.
Verbeena ne pipe pas un mot et Donna, les sourcils froncés, cogite à cent à l'heure. Son instinct lui martèle qu' ils viennent de mettre le doigt sur une pièce maîtresse du puzzle.
- Je crois qu'il souffre du mal de l'espace, commente Verbeena. Délire psychotique. Il est possible que ce soit cela qui nous empêche de nous relier à lui. Al, c'est peut-être une sorte de palliatif imaginaire...
- Non, coupe aussitôt Donna, Sam a beaucoup de qualités mais pour ce qui est de l'imagination... il est bien trop cartésien. Il faut retrouver cet Albert, je suis sûre qu'il existe.
- Et comment comptez vous faire ça, rétorque Saint Jones, lister tous les Albert qui vivent aux Etats Unis ?!
Donna sourit, nullement décontenancée.
- Il a dit qu'il était astronaute il me semble, vous pensez qu'ils sont si nombreux que ça les astronautes de la Nasa à s'appeler Albert, lui objecte-t-elle malicieusement.

San Diego, Californie

L'Amiral Calavicci fait un petit signe de la main à travers le carreau du salon, signe que lui rend sa fille en souriant avant de monter dans la voiture qui l'emmène pour l'école. C'est la petite dernière, elle rentrera à l'université l'année prochaine. Le moteur vrombit et la voiture s'éloigne. Al n'aime pas trop la voir partir comme ça tous les matins avec son grand dadet de petit ami. Garry. Mais il n'aime pas trop non plus Matt et Phil, les deux autres amourachés de sa progéniture, ainsi que Carlton qui le fait grincer des dents à chaque fois qu'il prend la liberté de l'appeler " Papa ". Quand il dit à Beth que s'il réagit comme ça c'est parce que lui même est un homme, qu'il ne sait que trop comment un homme se conduit, elle lui pince la tendrement la joue en le regardant avec ses yeux qui ne cessent de le faire chavirer depuis toutes ses années et lui souffle " mais qu'il est jaloux ! ". Beth est formidable, un vrai cadeau du ciel. Il se souvient de leurs retrouvailles après le Vietnam. Elle aurait pu refaire sa vie mais elle n'en avait rien fait. Il était revenu de la guerre le sac sur l'épaule et un bouquet de lys à la main. Elle avait pleuré en voyant les fleurs.

La journée s'annonçait donc paisible sous le soleil californien, en tête à tête avec sa femme jusqu'au soir où la maisonnée bruirait de vie et de jeunesse avec le retour successif de leurs filles. Pourtant, a dix heures, le programme se trouva quelque peu bouleversé lorsque le téléphone retentit. Une jeune femme du Nouveau Mexique voulait savoir s'il était disponible pour un sujet de la plus haute importance. Disponible ? Qu'entendait elle par disponible ? Elle ne pouvait pas lui en dire plus par téléphone, lui révélant juste qu'il s'agissait d'un programme gouvernemental top-secret. Que pouvait-il avoir à faire avec un programme top secret ? " J'ai pris ma retraite vous savez... " lui avait-il répondu. Elle lui avait alors demandé s'il avait un jour rencontré un certain Sam Beckett.
- Sam Beckett ? Non, désolé, moi je ne suis pas fan de littérature...
Dans la cuisine, Beth venait de lâcher le verre qu'elle était en train d'essuyer. Ce nom. Elle ne l'avait jamais oublié. L'homme qui était un beau jour apparu chez elle, comme sorti de nulle part, et qui l'avait convaincu d'attendre Al, qu'il était vivant, là bas, au Vietnam, lui avait dit s'appeler Sam Beckett.
Une heure plus tard les époux Calavicci étaient tout deux en salle d'embarquement à l'aéroport de San Diego. Destination : Santa Fe, Nouveau Mexique.

Centre de Contrôle spatial de Koroliov, banlieue de Moscou

A la base, c'était la plus folle effervescence qui régnait depuis l'incident de la veille. Le directeur du RKA, Iouri Koptev s'était voulu rassurant lors de la conférence de presse, disant qu'une évacuation de la station n'était nullement envisagée à ce jour, qu'ils avaient le contrôle de la situation. Mais l'incident était très sérieux et une commission russo-américaine de soixante douze membres s'était réunie en séance pleinière pour discuter de la stratégie à adopter.
Par manque d'énergie à bord, il n'y avait plus que la liaison radio qui fonctionnait, contact qui était établi toutes les deux heures environ avec l'équipage.

Station Orbitale Mir

A peine Sam s'était-il réveillé en fin d'après midi que Sasha lui avait fait ingurgiter je ne sais combien de pilules ! Si c'était pour son bien... Ce n'était pas encore la grande forme, mais il se sentait tout de même mieux. Il fallait juste éviter de faire des mouvements brusques, surtout de la tête, sans quoi il avait l'impression que c'était la pièce entière qui tournait autour de lui. On lui conseilla de rester où il était sans bouger, et à vrai dire c'était une idée que le satisfaisait pleinement. Il se rendormit cette fois d'un sommeil naturel.

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

Donna attendait impatiemment l'arrivée des deux californiens. Albert, qu'elle avait eu au téléphone dans la matinée, lui avait subitement dit " d'accord ", mais qu'il venait avec sa femme. Pendant leur conversation, elle avait entendu quelque chose se briser en fond sonore. Al s'était excusé quelques instants, elle l'avait entendu parler au loin à quelqu'un, sûrement à sa femme, sans comprendre ce qu'ils disaient, et c'est là, en revenant, qu'il avait cessé de poser toute question, acceptant de venir sur le champ. D'instinct elle lui avait fait confiance, la voix, elle en avait toujours été convaincu, révélait beaucoup de choses. Alpha lui avait sorti en imprimé toute sa bio, et bien qu'étant pas mal lotie avec son oiseau de mari, elle devait bien avouer que le pédigrée de celui-ci n'en était pas moins impressionnant ! Avec une enfance pareille il aurait très bien pu finir paumé, alcoolique ou délinquant - ou les trois, allez savoir - mais il avait pris son destin en main. Très jeune, il avait intégré l'armée où il était monté en grade jusqu'au rang d'Amiral. Il avait connu le front. Alors porté disparu en mission il était revenu vivant quelques années plus tard tandis que tout le monde le croyait mort. Il s'était vengé de la terre en allant la contempler du ciel. Il avait fondé un vrai foyer avec celle qui l'avait attendu pendant toutes ces années.
Donna avait hâte de rencontrer Beth, parce qu'elles avaient cela en commun : l'attente, l'incertitude permanente de retrouver un jour celui qu'on aime.
Au loin, Donna aperçut enfin l'hélicoptère qui se rapprochait. Sammy Jo, la jeune ingénieur en charge du département " Retrivial " qui permettrait un jour, on ne l'espérait que trop, de récupérer Sam, avait été envoyée à l'aéroport pour assurer le transfert des Calavicci. Derrière la baie vitrée de la cafétéria ( une des rares parties du complexe qui bénéficiait de la lumière naturelle, 90 % des infrastructures se trouvant en fait en sous-sol ) elle vit l'engin se poser et sitôt après les pâles arrêtées, un homme à l'allure plutôt rigolote en descendre. Elle ne put s'empêcher de sourire. C'est drôle, ce n'était pas vraiment l'image qu'elle se faisait d'un ancien Amiral ! Chaussures dorées, pantalon rouge, blazer argenté sur chemise noire et chapeau bleu... une vraie tenue de camouflage ! Il tendit la main à Beth pour l'aider à mettre pied à terre puis à Sammy Jo, qu'elle vit rire après qu'il lui ai glissé un mot à l'oreille. Apparemment il en avait au moins déjà conquise une ! Quelques minutes plus tard, le petit groupe franchissait enfin les portes de la cafétéria et Donna s'avançait pour les accueillir.
- Bonjour et bienvenue au Nouveau Mexique ! Je suis Donna Beckett, c'est moi qui vous ai appelé ce matin. Vous avez fait bon voyage ? leur dit elle en une poignée de main chaleureuse.
- Très bon, ma femme a particulièrement apprécié la ballade en hélico !
- Si ça ne vous dérange pas, j'aimerais commencer par vous faire visiter nos locaux. Vous pouvez laisser vos affaires ici, quelqu'un va s'en occuper.
- Oui, le service d'étage sans doute, plaisanta Al.
Décidément, Donna appréciait beaucoup le personnage.
La visite guidée prit bien une demi heure. Beth semblait très impressionnée par la taille insoupçonnée du complexe, Al lui, se promenait ni plus ni moins que s'il circulait dans une galerie marchande. Les sous étages fourmillaient de monde. Ils croisèrent des bureaux où s'entassaient des composants électroniques, d'autres où des tableaux étaient noircis de formules mathématiques, ils croisèrent des gens qui se levaient, d'autres qui allaient se coucher, si bien qu'Al finit par demander sur combien de fuseaux horaires on évoluait ici ! Ils arrivèrent finalement au coeur du bâtiment, la salle de contrôle.
- Amiral Calavicci, c'est un honneur pour moi de vous rencontrer.
Al se retourna, cherchant des yeux d'où provenait cette voix suave.
- Albert, Beth, je vous présente notre super ordinateur.
Les deux époux suivirent le bras tendu de Donna qui désignait cette grosse boule bleue suspendue au dessus de leurs têtes.
- C'est l'ordinateur hybride le plus évolué conçu à ce jour, expliqua-t-elle fièrement. Son nom est Alpha.
- Uhm, pas facile à porter comme nom...
- Ce n'est pas vraiment une manière de complimenter une Dame, Amiral, rétorqua Alpha.
Al parut surpris de la réponse, à la plus grande satisfaction de Donna qui avait enfin trouvé de quoi l'épater.
- Et comme vous venez de le constater, c'est le premier ordinateur doté d'un ego, et pas des moindres qui plus est !
- Comment est-ce possible, demanda Beth.
- C'est assez complexe, mais disons que sa structure contient quelques gênes humains qui lui permettent de ressentir et non plus simplement d'être.
- Des gênes ? Mais des gênes de qui, la coupa Al.
- Ceux du Docteur Beckett et les miens !
Tous trois se retournèrent vers la voix : Saint Jones était posté droit comme un pic à glace à l'entrée de la pièce.

***

Au dehors la nuit était tombée rapidement sur le désert. Donna avait la bouche sèche à force de parler. Il fallait tout expliquer, le projet, le voyage dans le temps, le système holographique, comment Sam pouvait utiliser son propre corps pour faire des bonds sur une ficelle censée représenter le cours de sa vie. Al semblait passionné, Beth restait bouche bée depuis qu'elle avait compris que l'homme qui bien des années plus tôt lui avait rendu visite était un voyageur du futur. La discussion s'éternisait autour d'un repas chaud qu'on leur avait descendu dans la salle de conférence où ils avaient pris place tout les trois. Les bases une fois posées, il pourraient enfin rentrer dans le coeur du sujet.
- Si je comprends bien, intervint Al, vous pensez que Sam, en disant à Beth que j'allais revenir, a profondément changé l'histoire même du projet Quantum et qu'à l'origine, c'est moi et non pas Saint Jones qui lui servait d'hologramme ? Dans ce cas, pourquoi Saint Jones ne peut il pas rentrer en contact avec lui ?
- C'est ce que nous essayons de comprendre, tout n'est pas clair encore. Mais il se pourrait que contrairement à nous Sam n'ai pas assimilé ce changement, ou bien qu'il ne l'ai pas accepté... Pour lui Saint Jones n'a jamais existé alors que pour nous, c'est le contraire, et c'est vous qui n'avez jamais fait partie du projet.
- Mais il y a une façon certaine pour être fixés, continua t-elle, que vous essayiez de rentrer en contact avec lui dans la chambre d'induction.
- Mais comment puisque votre machine a été fabriquée avec des gênes de Saint Jones ?
- Et bien, ceci, Sam ne le sait pas ! Ecoutez, comme je vous l'ai dis, je ne suis sûre de rien, tout ce que je peux vous affirmer c'est que ce n'est pas dangereux. Alors, vous sentez vous prêt pour faire le grand saut, Amiral ?

***

- Je suis prêt.
Al est face à la porte. Difficile à croire qu'un autre monde, qu'un autre temps se cache derrière. Pour immortaliser l'instant, il allume un nouveau cigare.
- Vous n'avez pas l'intention de fumer là dedans tout de même, s'indigne Saint Jones à quelques mètres derrière.
Al se retourne dans une volute de fumée.
- Ed, Eddy... détend toi vieux ! Je n'abimerais rien dans ta chambre c'est promis.
Saint Jones se drape dans sa fierté et sort de la pièce excédé. On entend quelques gloussements étouffés. Nombreux sont ceux à être venus voir ça. Beth, Donna, Gushie et Sammy Jo sont aux premières loges.
L'Amiral s'avance et...

Station orbitale Mir, 27 juin 1997

02h00 du matin. Cette fois Sam se sent - enfin - de nouveau lui même. Le mal de l'espace est loin d'être une sinécure ! Son corps s'aclimate de mieux en mieux à l'environnement hostile. Sasha est couché et le Commandant s'escrime à réparer ce qui peut l'être avec les moyens du bord. L'apprenti astronaute en profite donc pour faire plus sereinement le tour de ses pénates, en voletant. Finalement il s'immobilise à un hublot et contemple la Terre. Tout est si beau vu d'ici ! Soudain, une lueur blanche verticale éclipse la planète. Sam cligne des yeux et là, dehors, flottant dans l'espace, il voit Al tout auréolé de lumière, son éternel cigare à la main. Al le regarde comme stupéfait, ses lèvres bougent mais Sam ne peut entendre.

Stalion 's Gate, Nouveau Mexique

- Non d'un chien, je le vois, droit devant !
Derrière la porte tout le monde se met à crier de joie, à s'embrasser et à applaudir.
- Amiral, répond Ziggy, n'oubliez pas : vous êtes un hollograme maintenant. Vous pouvez donc traverser les murs et les objets sans les toucher.
- Ah ? Bien.
- Je vous dis ça, Amiral, parce que si vous regardez attentivement autour de vous, vous êtes pour l'instant en train de flotter en plein espace...

Station Orbitale Mir

Sam voit Al regarder tout autour de lui, l' expression de celui ci se fige ( surtout au moment où il regarde sous ses pieds ) et il se précipite vers la station en faisant une grimace apeurée. Il traverse la paroi et s'y accroche avec force.
- Al, arrête de faire le clown tu veux !
Le Docteur Beckett oscille entre amusement et sévérité.
- Al, bon sang, mais qu'est ce que tu fichais ! Tu n'imagines même pas ce qui a pu me passer par la tête pendant que j'étais ici à vomir mes tripes et boyaux !
Al a un petit sourire gêné.
- Oui, euh, désolé...
Silence.
- Désolé ? C'est tout ce que tu as comme excuse : " désolé " ! Et comment elle s'appelle cette fois Madame " désolé " ?!
Al hésite longuement et consent finalement à plonger son regard dans celui de Sam.
- Elle s'appelle Beth, Sam, elle s'appelle Beth Calavicci.
Sam a le souffle coupé. En un instant tout lui revient.
- Oh, Al, je, je suis si heureux pour toi, parvient-il à balbutier. Pardonne moi, j'aurais dû le faire bien plus tôt... J'avais... tellement peur de te perdre !
Al se sent comme un vieux ballon qui se dégonfle. Il essaye d'imaginer ce qu'avait ( qu'aurait ) pu être sa vie sans Beth et un long frisson parcoure toute sa colonne vertébrale.
- Est ce que vous avez des enfants, questionne Sam.
Al sort son portefeuille de la poche et s'approche du Docteur Beckett.
- Voici mes quatre princesses, dit il en montrant la photo de famille qu'il a toujours sur lui. Sur le cliché un peu jauni Sam reconnaît Beth, à peine plus âgée que la dernière fois qu'il l'a vu, et pour lui, c'était hier. Al l'entoure de son bras. Les quatre petites filles sont alignées devant le couple et se tiennent par la taille.
- Elles sont bien plus grandes aujourd'hui, Beth a peut-être une photo plus récente sur elle...
- Beth est ici ?
- Oui, acquiesce l'hologramme, et c'est parce qu'elle se souvient de toi et de ce que tu as fais pour nous que que je le suis aussi...
La remarque fait l'effet d'une décharge électrique à Sam.
- Notre histoire... elle a radicalement changé n'est ce pas ?
Le silence qui s'ensuit confirme sans nulle doute possible.
- Sam, si je suis là aujourd'hui c'est parce qu'il semble, comment dire, que tu n'aies pas " digéré " les répercussions des changements que tu as provoqué.
- Ca je veux bien te croire, parce que le seul changement que je note moi, c'est que tu as mis presque deux jours pour apparaître ! Ce qui me rassure c'est que le Projet Quantum n'a pas disparu, sinon tu ne serais pas là...
- Sam, est ce que le nom Edouard St Jones t'évoques quelque chose ?
Sam réfléchit en fronçant les sourcils. Ses souvenirs, si parcellaires à cause des sauts dans le temps qui affectent sa mémoire, ne lui inspirent que frustration. Sam fait la moue.
- Qui est ce ?
L'Amiral a l'impression qu'il va achever le pauvre homme en lui répondant.
- C'est ton hologramme, Sam.

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

Edouard Saint Jones s'est retiré dans ses quartiers. Il ne s'est jamais senti aussi seul. Il a l'impression d'être trahi, inutile. Il a voué plus de quinze ans à ce foutu projet et au docteur Samuel Beckett. Et aujourd'hui, tout le monde le regarde comme s'il n'était peut-être qu'une aberration temporelle ! Il refuse d'y croire. Il sait bien que sans lui, sans son aide, le Projet n'aurait jamais pu voir le jour. Ils n'avaient aucune chance d'obtenir l'aval gouvernemental pour le mener à bien, mais son réseau d'influence développé dans le monde financier avait permis de subventionner en grande partie les recherches et leur mise en oeuvre, réchauffant par la suite les ardeurs du Ministère de la Défense qui avait récupéré sous son aile le bébé à moindre frais. Le docteur Beckett avait fait de cet homme rigoureux au possible son bras droit. Et lorsque Sam avait sauté dans sa folle machine, il était devenu l'Observateur. Tout ce qu'on pourrait dire d'autre ne serait que mensonge et il avait bien l'intention de défendre sa place bec et ongles.

Station orbitale Mir

Sam accuse le coup. Nouvelle décharge électrique.
- Mon hologramme ? Mais c'est toi mon hologramme ! Ca a toujours été toi ! La preuve : tu es là !
Sam s'arrête subitement de gesticuler. Il respire à fond pour se donner du courage :
- Depuis quand on se connaît tout les deux ? La vérité.
Le temps soudain parait être suspendu à cette seule question.
- Je t'ai vu pour la première fois de ma vie... en ouvrant cette porte, bredouille-t-il en désignant le vide spatial derrière le hublot tout crâne. Je suis désolé...
Sam ferme les yeux pour retenir ses larmes, il a l'impression de n'avoir plus aucune force, il a l'impression que tout s'effondre autour de lui. Rien n'a plus aucun sens.
-Alors même si je te disais que tu es mon meilleur ami, ça ne changerait rien, parvient-il tout juste à articuler.

***

Les deux hommes que les couloirs du temps avaient séparé discutèrent longuement. Sam apprit que son hybride d'ordinateur se prénommait désormais Alpha. Al découvrit qu'à l'origine, elle s'appelait Ziggy, tout bonnement parce que c'était lui même qui l'avait ainsi baptisé. Ziggy, c'était beaucoup mieux, pour sûr ! Al voulait absolument savoir ce qu'était sa vie avant que Sam n'intervienne. Sam lui conta donc ses mariages à rebondissements, son insatiable libido et Tina. Al crut se souvenir d'une femme croisée sur le projet Quantum qui pouvait correspondre à la description qu'en fit Sam, mais ça ne pouvait sûrement pas être elle : celle ci était la femme de l'Opérateur en chef, Gushie. Sam lui raconta aussi leur rencontre fortuite des années plus tôt alors qu'il tentait vainement d'obtenir des crédits pour ses recherches scientifiques. A la sortie d'un énième rendez-vous non fructueux avec un haut gestionnaire de l'Etat Major en poste à San Diego, il avait été s'asseoir en désespoir de cause dans le bar qui faisait face à la base et il avait bien songé pendant un moment à y noyer son âme... C'était là qu'un militaire tout de blanc vêtu s'était approché et avait pris place en face de lui sans même lui demander son avis. Albert Calavicci. L'homme en question était rond comme une baleine, mais en même temps assez lucide pour dire à Sam que la bouteille ne réglait pas tout : il en était la preuve, lui buvait depuis des années et ce n'est pas ça qui avait résolu ses problèmes... A l'époque Al venait d'essuyer son premier divorce officiel ( le deuxième en fait, mais Beth était disons, hors catégorie ). Sam s'épancha donc volontiers sur cette oreille en pensant que l'ivrogne l'aurait certainement oublié d'ici une heure. Mais ce ne fut pas le cas et de ce premier échange quelque peu surréaliste naquit leur amitié à toute épreuve. Sam parvint à faire décrocher Al de la bouteille et Al soutint Sam de tout son savoir faire et de son bagou dans son entreprise. L'aventure avait commencé. Al écoutait Sam lui narrer ainsi sa vie, mais il avait beaucoup de mal à croire qu'il s'agissait vraiment de lui... Sam qui n'en revenait pas de se se rappeler pour une fois autant de choses était intarissable, il racontait tout ceci en riant comme s'ils étaient de vieux amis échangeant leur souvenirs. Mais ce n'était pas le cas et Al frissonnait à chaque fois que l'homme qui lui faisait face laissait échapper sans s'en rendre compte un " et tu te souviens quand... ". L'Amiral commençait à avoir la tête qui tournait et il était temps de repartir pour voir ce que Alpha avait à proposer. Car Sam ne savait toujours pas ce qu'il était venu faire au beau milieu de l'espace. Al repartit donc comme il était venu et Sam était bien décidé à reprendre les choses en main, foi de Beckett !

***

En retournant dans le module central, il croisa le Commandant qui se levait tout juste. Il n'avait pas dû beaucoup dormir. Vassili fut soulagé de voir Sam de nouveau sur pied. Il y avait beaucoup à faire ici et deux bras supplémentaires ne seraient pas un luxe ! Les dernières analyses de la situation étaient assez rassurantes mais la station restait sur la tangente : la température à bord était de 23°C, soit 5°C de plus que la normale, le taux d'humidité était également assez élevé et la pression, 700 mm de mercure, était presque revenue à son taux habituel. Restait ce sporadique problème d'orientation avec le soleil qui les obligeait régulièrement à utiliser les propulseurs du vaisseau Soyouz comme gouvernail...
Le Commandant regarda Sam avec un plaisir non retenu tandis que ce dernier dévorait littéralement son premier vrai repas consenti depuis son arrivée à bord.
Une fois rassasiés, Tsibliev rejoignit son poste sur le Soyouz et chargea Sam de faire le tour des infrastructures, de signaler tout anomalie et de rafistoler le reste s'il s'en sentait capable. Sam ne s'en sentait évidement pas du tout capable, mais il se garda bien de le mentionner... Sasha s'était également réveillé mais il oeuvrait dans une autre partie de la station à une tâche de la plus haute importante : trouver un moyen de réparer le système sanitaire également tombé en panne. Cela pouvait faire sourire d'en bas, mais à trois cent cinquante kilomètres d'altitude on voyait la chose sous un autre angle ! Non, ce qui était vraiment amusant c'était que l'installation en question se situait dans un module appelé " Kvant 2 ", et Kvant, en russe, cela voulait dire " Quantum " !
Sam errait donc désoeuvré dans la station, prenant surtout bien garde de ne toucher à rien pour ne pas aggraver leur sort. La porte holographique s'ouvrit enfin sur Al.
- J'ai du nouveau pour toi.
Al tapota sur l'inusable télécommande multicolore avec une aisance déconcertante si l'on tenait compte du fait qu'il s'en servait pour la première fois.
Entendre les bip-bip de l'instrument n'avait jamais autant ravi Sam.
- C'est du gâteau tu vas voir.
Sam était toujours méfiant lorsqu'on lui prétendait ceci.
- Tout ce que tu as à faire, c'est ménager ton Commandant de bord. Alors, elle est pas belle la vie ?
- Je ne comprends pas. Il faut que je ménage Vassili, tu dis ? répéta Sam abasourdi.
- Excuse moi, je suis nouveau, je ne savais pas que tu étais dur de la feuille.
Sam fit les gros yeux à Al. Cela lui rappela le bon temps, il avait presque envie d'en soupirer.
- Alpha a bien étudié la situation et elle est formelle, à 97 %, tu es uniquement là pour donner du mou à Vassili : depuis l'accident il porte tout sur ses épaules, il est on ne peut plus stressé, il ne dort plus ou à peine... bref tu vois le tableau.
- J'étais avec lui tout à l'heure, il avait pourtant l'air d'aller bien...
- Avoir l'air et aller bien ce sont deux choses différentes. Crois moi, il est persuadé que ce qui est arrivé est sa faute et à cause de ça il risque d'y avoir quelques autres soucis dans les semaines à venir.
- Qu'est ce que tu veux dire par là ?
- Et bien d'abord d'ici quinze jours il fera une mini crise cardiaque, rien de très grave mais cela a obligé les centres opérationnels à repenser toutes les manoeuvres de restauration qui devaient suivre. Quand je dis repenser, cela signifie qu'ils l'ont mis sur la touche. Du coup, deux jours plus tard, encore plus abattu il fera une grosse boulette en débranchant malencontreusement un câble, LE câble, qu'il ne fallait surtout pas tripoter : résultat, la station part de nouveau en vrille, toutes les batteries se déchargent complètement et l'équipage doit se réfugier dans le vaisseau Soyouz. On a frôlé le rapatriement direct cette fois là !
- Mais ça s'est arrangé non ?
- Rassure toi, y'avait pas péril en la demeure et les trois hommes n'ont pas dû évacuer. Sauf que pour Moscou ceci plus cela commençait à faire beaucoup et lorsque les deux russes ont passé le relais un mois plus tard, Vassili à peine rentré s'est fait charger la mule à la place de ceux qui ne voulaient pas admettre leurs responsabilités - rien de nouveau sous le soleil tu me diras... Et malheureusement, il l'a plutôt mal vécu, donc si on pouvait épargner tout ça au pauvre homme...
Sam était soulagé, parti comme il l'était, il s'attendait à un gros clash à bord, une explosion ou je ne sais quoi. Tout ce qu'il avait à faire était d'aller parler à Vassili et après ça, bye bye, il pourrait enfin retrouver la terre ferme.

Stalion's Gate, Nouveau Mexique

- Ce que j'ai le plus de mal à comprendre c'est qu'il puisse se rappeler de mon mari alors qu'il a changé le cours des choses et qu'ils ne se sont jamais rencontré, mais que de vous, sa propre femme, il n'ai aucun souvenir...
Donna sourit à Beth mais ses yeux ne purent dissimuler son amertume.
- Croyez vous qu'un homme pourrait faire tout ce qu'il a déjà fait s'il se savait avoir des attaches ? Je n'ai pas le droit d'interférer, je me suis posée cette règle dès le départ.
Les deux épouses étaient installés sur le canapé du logement de Donna, sirotant un chocolat chaud.
- Je vous admire Donna, je ne sais pas si j'aurais pu...
- Je vous en prie, vous avez bien plus de mérite que moi : vous avez attendu Al pendant bien des années sans même savoir s'il était encore vivant. Moi, j'ai des nouvelles de Sam en permanence. Je sais et je suis tout ce qu'il fait. Je vis par procuration mais je sais qu'un jour il me reviendra, j'en suis convaincue.
Du bruit dans le couloir les coupa dans leur entretien à coeur ouvert. Elles se levèrent pour aller voir ce qu'il se passait dehors.
Saint Jones s'en prenait vertement à Al. La rivalité qu'il ressentait avait fini par avoir raison de son flegme britanique.
- JE suis l'hologramme ! Et pendant que vous profitez de la situation pour vous rendre intéressant, on n'avance pas ici alors qu'on devrait être en train de trouver une solution pour que je puisse reprendre MON travail ! De toute façon le cours du temps finira bien par rattraper le docteur Beckett, qu'il le veuille ou non : ce qui est fait est fait, et vous le savez !
- Que voulez vous que je vous dise mon pauvre vieux, ça n'est tout de même pas ma faute si Sam vous a passé à la trappe.. Et puis arrêtez de me postillonnez dessus comme ça, c'est dégoûtant !
Même de dos, les deux femmes savaient que Saint Jones était subitement devenu aussi rouge qu'une pivoine. Elles avaient bien du mal à se retenir de rire !
- C'est vrai quoi, si vous êtes toujours aussi rigide qu'un piquet de ferme, y'a pas de mal à comprendre pourquoi il préfère le bon vieux Al, même si le bon vieux Al n'avait rien demandé cette fois. Et puis d'ailleurs, il me semble que j'étais là avant vous non ?
L'Amiral aperçu Beth et Donna au milieu du couloir qui lui faisaient de grands signes pour calmer le jeu ( cela dit, elles avaient tout de même l'air de bien se fendre la poire ). Al déborda l'excité qui lui faisait face, quoi qu'il lui serait bien passé à travers maintenant qu'il avait pris goût à être " dématérialisé ". Il rejoint la gent féminine qui l'invita à rentrer sans faire plus de vagues dans le salon qu'elles venaient de quitter. Juste avant de refermer la porte, il ne put s'empêcher tout de même - c'était plus fort que lui - de crier à tue tête " Vous savez ce qu'on dit ? Qui va à la chasse perd sa place... mais qui va à la pêche, la repêche ! ".

Station orbitale Mir

Sam se trouvait désormais à la porte du sas du vaisseau Soyouz. Il se glissa à l'intérieur de la navette jusqu'au poste de pilotage. Il avait de plus en plus de facilité à contrôler ses mouvements en apesanteur. Il s'approcha du Commandant qui lui tournait le dos, les yeux perdus dans les milliers d'étoiles qui lui faisaient face à travers la large vitre voûtée. Les choeurs de l'armée Rouge s'échappaient des haut parleurs en sourdine. La station était pour l'instant stable et c'était le moment idéal pour intervenir.
- Qui peut rêver d'un meilleur panorama pour écouter de la musique ?
Vassili se retourna et sourit à l'américain mais son regard semblait éteint.
- Commandant, entama Sam, je voulais vous remercier. Je n'ai pas été d'un grand secours ces deux derniers jours. Vous avez dû prendre de grandes responsabilités et je sais que cela a été éprouvant. Je suis fier d'être ici avec vous aujourd'hui.
Tsibliev ne s'attendait pas à de tels propos et Sam vit bien qu'il était touché.
- Commandant, sans vous on ne s'en sortirait pas avec Sasha... c'est pour cela que vous devez absolument prendre soin de vous et vous reposer.
- Ne vous inquiétez pas Michael, je me sens très bien. Merci de votre sollicitude.
Sam nota que le ton était cette fois bien plus distant.
- Vous vous trompez.
- Pardon ?
- Vous n'êtes pas responsable de ce qui est arrivé.
Tsibliev ouvrit la bouche puis la referma.
- Un arrimage en mode manuel, poursuivit Sam, est un exercice particulièrement délicat, n'est ce pas ? Combien de fois l'aviez vous répété avant ?
- Seulement deux fois, répondit le Commandant acerbe, en simulation à la Cité des Etoiles.
- Et avec quelles réussites ?
- Aucune, lacha-t-il dans un petit rire crispé.
- Tout ça était bien mal préparé, on vous a fait prendre des risques inconsidérés et vous n'avez pas à porter le chapeau.
- Mais je suis le Commandant, je suis responsable !
C'était presque un appel au secours que Sam perçut dans le ton de sa voix.
- Alors vous n'allez rien faire ? Vous comptez laissez vos états d'âme vous ronger de l'intérieur ? Vous allez les laissez se servir de vous comme de l'agneau du sacrifice à votre retour sur terre ?
- J'étais aux commandes... s'obstina Tsibliev.
- Et eux étaient bien tranquillement assis dans leur fauteuil à miser pile ou face, comme c'est commode !
Vassili parut surpris et Sam lisait désormais le doute dans ses yeux. Il ne fallait pas trop insister, l'amorce était lancée, maintenant l'idée allait faire son chemin.
- Pourquoi me dites vous cela, Michael ?
Sam s'approcha encore plus près du russe.
- Parce que si vous n'êtes plus vous même convaincu de vos compétences, il ne feront de vous qu'une bouchée de pain.

***

Sam avait longuement discuté avec le Commandant Vassili Tsibliev. Il avait fallu percer la carapace et gratter la croûte de rancoeur mais l'approche semblait avoir porté ses fruits et Sam avait su lui réinsuffler confiance. Sa mission ici allait s'achever bientôt et il n'avait que trop hâte de voir réapparaître Al, peut-être pour la dernière fois. A sa prochaine mission, le temps l'aurait probablement rattrapé et tout souvenir de l'Amiral se dissiperait sans qu'il ne puisse rien y faire. Par quel miracle pouvait-il encore s'en souvenir aujourd'hui, il n'en avait aucune idée. Mais il savait bien qu'il ne pourrait lutter éternellement contre l'oeuvre du Temps.
Al fit enfin son entrée et Sam le regarda en priant de toute ses forces pour ne jamais oublier cette image.
- Amiral, ce fut un honneur...
Il ne put se résoudre à finir sa phrase.
- Docteur Beckett, j'aurais aimé vous servir plus tôt. Savoir que votre croque-mort d'hologramme sera sûrement votre seul contact dès demain... J'ai sûrement raté la plus grande aventure de ma vie, mais j'ai eu Beth, on ne peut pas gagner sur tous les tableaux.
- Au moins, maintenant je sais que toi tu ne m'oublieras pas, eu à peine le temps de finir Sam avant de disparaître dans un éclair bleuté.

***

- Et maintenant, vous me croyez ?
- J'ai l'impression que tout ceci n'est qu'un jeu pour vous.
- Vous vous trompez : vous êtes le seul maître à bord. Mais ce n'est pas à moi de vous en convaincre... à vous de l'admettre.
- Alors je refuse d'oublier !
- Si vous le dites...

***

San Diego, Californie, 12 mars 1978

Ca y est j'ai sauté. Dans un instant je lèverai mes paupières et alors commencera une nouvelle mission, un nouveau défi que je devrais résoudre avant de repartir et repartir encore... Pourtant je n'arrive pas à ouvrir les yeux. D'abord il y a quelque chose, quelque chose d'important dont je dois absolument me souvenir... Je cherche, je fouille, c'est quelque part, là, enfoui dans ma tête, tout proche. Ca ne veut pas sortir... Je dois trouver, c'est très important. Il faut que je mette la main dessus, si je n'y arrive pas maintenant c'est foutu, je le sais, le le sens. Je l'ai sur le bout de la langue, sur le bout du cerveau. Encore un effort, ça vient, je l'ai presque...

- Al !!!
- Eh eh, du calme, pas la peine de crier, je suis pas sourd !
Sam ouvre les yeux, c'est encore un peu flou alors il cligne jusqu'à ce que la forme humaine face à lui se stabilise. Mais cette voix, il la reconnaîtrait entre mille !
- Allons bon Steeve, qu'est ce qu'il t'arrive, on dirait que tu viens de voir un fantôme...
Sam lui saute au cou.
- J'ai réussi Al, je me souviens !
Albert Calavicci est pris de court par l'étreinte et tente de repousser doucement l'assaillant qui s'agrippe à lui comme au radeau de la Méduse.
- Oula, c'est plus grave que je pensais dis moi !
Sam est euphorique, il se met à rire à tout seul.
- C'est incroyable, incroyable, je l'ai fais !
- Bien sûr Steevy, bien sûr...
Sam se met à bondir, il est surexcité.
- Al, quel jour on est, hein, dis moi, vite, quel jour on est là ?
- Le 12, répond Al perplexe mais amusé, résistant lui même difficilement à cette étrange et subite liesse.
- Le 12 ? Quelle mois, quelle année ? Dis moi, dis moi vite !
Il se tient le ventre, il n'en peut plus de rire. La folie est contagieuse et Al, bien que ne sachant absolument pas pourquoi se met également à s'ésclaffer nerveusement.
- Le 12 mars 1978, elle est pas bonne celle-là ?
Sam ne peut plus s'arrêter, il en pleure presque.
- Excellente, parvient-il juste à dire entre deux quintes.
- Achève moi : dis moi quelle heure il est, d'accord ?
Al est complètement pris dans le jeu, c'est un délire total. Il a l'impression d'avoir basculé dans la quatrième dimension en moins de trente secondes. Mais c'est tellement bon !
- Tu supporteras, t'es sûr, lui lance t-il en lui tapant sur l'épaule.
Sam lui fait signe que oui, il se pince la lèvre inférieure avec les dents et son visage est déformé par l'hilarité.
- Il est 11h20.
Après quoi ils se regardent tous les deux et éclatent de rire à l'unisson, un rire dément à faire péter une vitre. Il leur faut bien une minute pour se calmer et retrouver leur souffle, se tenant les côtes d'une main et se retenant au mur de l'autre.
- Tu sais que t'es vraiment barge toi, lui dit Al en secouant la tête.
- Ah ouais ?
- Ouais.
- Tu veux que je te dises un truc VRAIMENT barge ?
- Je suis paré, grosse nouille !
- Très bien. Alors, tu vas faire ce que je te dis d'accord. Sors d'ici et va au café juste en face de la Base. Là bas, tu verras un gars attablé tout seul devant une bouteille de whisky. Tu peux pas le rater : il est pas militaire. Tu y vas, tu t'asseois et tu tapes la causette avec lui. T'as compris ?
Albert le regarde en se demandant si c'est du lard ou du cochon.
- Qu'est ce que tu me racontes ? Comment peux tu savoir...
- Tu l'as dis : je suis barge ! Alors vas y, qu'est ce que tu as à perdre hein ?
- C'est quoi cette entourloupe ?
Sam sourit malicieusement.
- Fais confiance à la bargitude.
Al continue à le regarder mi-figue mi-raisin, mais la curiosité l'emporte et porté par l'euphorie du moment, il serait bien parti pour jouer à la marelle dans le couloir si Steeve lui proposait !
Il s'éloigne en rigolant doucement, jusqu'au bout du couloir et Sam pique un sprint jusqu'à la sortie pour le rattraper :
- Attends ! Une dernière chose.
Al fronce les sourcils et voit Steevy lui tendre la main, un sourire gigantesque sur les lèvres. Il tend la sienne et se la fait chaleureusement secouer par l'officier qui le regarde intensément.
- Tu peux y aller maintenant.

De loin, Sam l'observe sortir puis traverser la route puis rentrer dans le bar. Sam traverse la rue à son tour et se poste discrètement au coin de la baie vitrée de l'établissement. Il se voit, lui, plus jeune, assis à une table, seul avec une bouteille de whisky. Il se voit relever la tête quand l'inconnu s'asseoit en face de lui sans même avoir demandé la permission. Il se voit et sait que les couloirs du temps peuvent désormais se refermer.
- Oh, bravo !

 

 

FIN

 

Les évenements mentionnés à bord de la station Mir ont été adaptés pour les besoins du récit. De nombreux articles sur internet relatent cette série noire d'avaries ( dont seul le début est ici conté, puisqu'elle fit figure de vrai feuilleton de l'été 1997 ). N'en déplaise à l'équipage, Vassili Tsibliev, Alexander Sasha Lazutkin et Michael Foale, ceci n'est qu'une fiction ( à moins que Michael Foale déclare un jour être incapable de se souvenir de ce qui a bien pu se passer entre le 25 et le 27 juin 1997 !! ).

Merci à Samalia, Frédéric et l'Amiral pour leur précieuse relecture et à Frédéric pour m'avoir rendu l'inspiration !


 

 Loleap - mars 2002.
 

 

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